Une minute de silence n’est pas un hommage, c’est un crime.

Le volontaire part à Lesvos.
Quelques jours, quelques semaines, quelques mois sur place.
Il prend contact avec une réalité dont l’horreur et l’absurdité dépassent tout ce qu’il avait imaginé pouvoir exister, en Europe, en 2015. Il ne se pose pas de questions, il se jette dans la bataille, il y a urgence. Il découvre son endurance, sa résistance à la tristesse et à la fatigue.
Le volontaire pleure parfois, le volontaire s’épuise, le volontaire se rend utile. Il n’est pas encore en colère.
Quelques jours, quelques semaines, quelques mois.

Moria6_Merel Graeve
Puis vient l’heure du départ.

Et en rentrant chez lui, le volontaire découvre peu à peu que sa vie a pris un curieux virage. Chaque image de misère et de violence rencontre désormais en lui un echo tout particulier. Il a compris sa chance. Il a compris la grande injustice. Il a réalisé bien des choses sur la faim, la fatigue et la peur. Il a de l’amour pour les humains. Il a envie de les prendre dans ses bras, de les aider, de les aimer, tous.

Pendant quelques temps, encore, il essaie d’attirer l’attention de ceux qui n’y sont pas allés, « là-bas ». Il voudrait que chacun participe en envoyant de l’argent, des sac de couchage, des vêtements. Il voudrait y retourner. Il voudrait que les autres y aillent aussi. Il s’active, il s’agite. Il organise des collectes, il fait circuler des images et des chiffres.

Il se met à lire, il cherche à comprendre.
Et puis, tout à coup, il lui vient la colère.

Le volontaire réalise que ce n’est pas à lui de gérer cette situation. Ni à lui ni à ceux qui sont encore sur place. C’est aux gouvernements, c’est aux institutions, c’est aux organisations internationales de prendre des décisions. C’est aux politiciens de se positionner clairement – et courageusement – sur le sujet.

Et c’est aux médias de prendre la mesure de leur puissance et de leurs responsabilités. C’est aux médias qu’il revient d’orienter le débat sur les véritables causes de ce drame.

Je copie ci-dessous le texte qui a été publié hier à l’intention des habitants de Lesvos par le « Village du Tous Ensemble », groupe de volontaires locaux indépendants. Je l’ai traduit parce des choses importantes y sont dites et redites. Je l’accompagne de quelques photos prises ces jours-ci par des bénévoles qui sont en ce moment-même à Moria, le « hot spot » auquel le texte fait référence (merci à Pam Crosbie, Marily Pritz et Merel Graeve pour les photos) :

URGENT – DENONCIATION

Ces derniers mois, les habitants des îles grecques se sont vu imposer une manière de gérer la crise des réfugiés qui crée constamment des problèmes, des conflits et des conditions qu’il leur est demandé d’accepter comme une réalité inévitable, comme une nécessité.

La publication d’images de personnes noyées dans la mer Egée sur les réseaux sociaux est en train de devenir une routine. Et, comme le savent ceux qui travaillent dans les médias, même l’image la plus atroce cesse très vite de choquer. Ici, à Lesvos, nous en sommes à cinq mois de pure horreur.

Moria1_Marily Pritz

Nous sommes contraints d’accepter comme réalité les cadavres de jeunes enfants et de leurs mères qui s’échouent sur les plages ; l’exploitation des besoins les plus élémentaires par certains de nos « concitoyens » qui comptent sur le désespoir des réfugiés pour « arrondir leurs fins de mois » ; l’hypocrisie des organisations qui profitent de donner une couverture ou une bouteille d’eau pour photographier le visage humain de l’Europe, taisant sa responsabilité en faisant oublier la raison principale de ce crime : les guerres que provoquent ou renforcent les gouvernements. « L’Europe de la solidarité » ne voit rien, « exprime sa tristesse », respecte « une minute de silence », et lave ainsi la honte d’un système qui fait semblant de chercher des solutions et privilégie la répression et la violence comme moyen de gérer la question des réfugiés.

Depuis que l’agence FRONTEX a été chargé de « repousser et sauver » les réfugiés, les morts de la mer Egée se comptent par dizaines, les eaux se sont transformées en pièges mortels, des hommes cagoulés procèdent à des attaques en pleine mer, les opérations de répulsion (push back) sont particulièrement dangereuses, comme le dénonce l’organisation Humans Rights Watch.

L’Union Européenne, malgré toutes ses « réunions au sommet » et ses « mesures », ne propose toujours pas d’accès sûr aux réfugiés, enfreignant ainsi les traités internationaux. Au lieu de cela, elle renforce FRONTEX, qui est chargée de la surveillance des frontières, empêchant leur passage en sûreté. Elle dénonce les passeurs, mais, en pratique, elle tolère et encourage, par sa politique, l’exploitation sauvage des réfugiés. L’Europe ne veux pas des réfugiés et des migrants. Elle ne veut pas apporter de solutions. Elle ne veut pas créer un couloir européen de sureté, avec des centres d’enregistrement organisés (qui ne changent pas leurs procédures tous les quatre matins).

Bien que l’UNHCR (le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés) ait donné, il y a des mois de cela, des éléments prévenant de l’augmentation des flux avant l’automne, ni les autorités ni les ONG ne sont souciées de garantir des conditions de réception et d’accueil humaines. Alors même que des sommes monstrueuses sont versées à FRONTEX pour la surveillance des frontières et pour les reconductions.

Moria4_Pam Crosbie

Nous voici fin octobre avec des milliers de réfugiés sous la pluie, sans structures d’accueil, sans abris, sans accès à l’hygiène la plus élémentaire, sans toilettes, sans nourriture et sans eau. Les gens, à Moria, vivent dans un dépotoir où ils sont eux-même considérés comme des déchets. Il n’y a pas de médecins le soir, des personnes particulièrement vulnérables qui doivent être prioritaires pour l’enregistrement ne sont pas repérées, les mineurs non-accompagnés se trouvent dans des conditions d’enfermement misérables (et des enfant de 10 ou 12 ans cohabitent avec de jeunes adultes), il n’existe aucune information claire sur les procédures ni de système stable pour leur enregistrement. Il n’y a pas suffisamment d’interprètes, les files d’attente se transforment en lieu d’affrontement.

Moria3_Merel Graeve

Ceux qui ont vu ce qu’il se passe à Moria savent que la violence de la police est tolérée par tous (autorités et organisations) comme un mal nécessaire et, au lieu d’envoyer du personnel pour les enregistrements, ils grossissent les rangs des forces répressives. Il n’existe aucune dénonciation officielle de l’usage des gaz lacrymogènes et des violences qui adviennent chaque soir, ni d’un comportement inacceptable envers une population qui n’a pas les moyens de se défendre.
L’incapacité totale des autorités et de ONG à se coordonner laisse les réfugiés à la merci de la police et des forces de repression.

Moria7

Avec les millions qui gravitent déjà autour des centre d’accueil et avec les financement supplémentaires qui sont annoncés pour les hot spot, il est temps que les citoyens d’ici exigent le partage des responsabilités dans ce tourment sans fin auxquels ils sont obligés d’assister et de participer, même s’ils ne le vivent pas eux-même.

Nous appelons donc chacun à descendre dans la rue et à exiger que les îles ne deviennent pas des hot spot – décharges humaines, camps de concentration où seront sélectionnés ceux qui deviendront la main d’oeuvre bon marché de l’Europe. Avec la participation de l’UNHCR, les premiers hot spot de Grèce sont en train de se mettre en place, ce qui signifie le retour des pratiques de raccompagnement dans le pays d’arrivée, comme le prévoit l’Accord de Berlin. Les frontières se ferment au nord et les gens se retrouvent coincés ici dans des conditions désastreuses.

Que se coordonnent enfin les ONG, les autorités et les institutions!
Que cesse la violence à Moria!
Que les enregistrements aient lieux dans des conditions humaines!
Que s’ouvrent les frontières!

Quand les mots ont perdu tout leur poids,
Quand les cris se transforment en silence coupable,
Il est l’heure de descendre dans la rue

Le Village du Tous Ensemble.

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3 réflexions au sujet de « Une minute de silence n’est pas un hommage, c’est un crime. »

  1. Ma Clarakita comme toujours tu sais si bien dire ce que l’on ressent tous. Moi aussi depuis que je suis rentréeà Marseille tout cela m’obsède. Et il n’y a pas un jour où je ne me couche pas en ayant lu des nouvelles de Lesbos et en pleurant. Nous y sommes depuis une semaine et la réalité est encore pire que cet été. Je rentre de Picpa a l un instant. Sotawesh y est encore, et sa maman m’a demandé de tes nouvelles. Elle se souvient de toi avec des sourires dans le cœur. Ici pendant trois jours il y a eu une tempête terrible et nous ne pouvions pas sortir en voiture. Les routes étaient des coulées de boue par endroits . Je me sentais minable de préférer ma sécurité à pourvoir aller aider. Je n’ai pas ton courage ni ton endurance. Je fais aussi en fonction de ma fatigue qui était immense a la fin de cette période scolaire de reprise et à la fois je m en veux d’y prêter attention. C’est idiot mais aujourd’hui je me sens mieux d’avoir réussi le rangement de la pièce des hommes tout est nickel et trié par taille . Tu connais cette satisfaction du travail accompli. Et puis en rentrant de Picpa enfin nous avons eu des nouvelles du jeune couple de Syriens que nous avons aider dimanche dernier avec leur petit bébé nous les avions perdu . Leurs mails et leur téléphone ne marchait pas nous les avons cherché donc à Karatepe en vain Heureusement ils viennent d’arriverà Vienne s sains et saufs. Ce monde est fou ! Et oui il met en colère de voir tous ces mobilisation individuel alors que les puissants ne font rien que de se promener pour aller vendre et acheter , placer leurs industries et leur marché. Je ne sais passion mieux de tout ça tu as pu aller chez solea mais en tout cas je t’embrasse fort, très fort. Christine

    >

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  2. Tu arrives parfaitement à mettre des mots sur ce que je n’arrive pas forcément à expliquer.

    J’étais volontaire et suis rentré vendredi… J’ai vu l’horreur de Moria sous la pluie la semaine dernière, quand les réfugiés ont forcé le portail, piétinant femmes et enfants. J’ai couru en sens inverse pour les « ramasser », j’ai vu la peur et la détresse dans leurs yeux. Je ne peux m’enlever de la tête l’image du jeune garçon que j’ai porté amorphe jusqu’au portail en haut, qui a ouvert ses yeux et a hurlé, son regard effrayé était effrayant, son regard était noir, sombre… je n’ai jamais pu lire dans un regard autant de peur… on ne peut pas se rendre compte de la situation, si on ne le voit pas de ses propres yeux, si on le ne vit pas…

    Je tente de retranscrire mon expérience sur mon autre blog, mais je n’ai pas ton talent… voici le premier article:

    http://our-trip-is-your-trip.com/jour-1/

    Merci pour le partage

    Jérôme

    Aimé par 1 personne

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