Le Village du Tous Ensemble, les Proches et les Lointains

Dans la cuisine commune, Sara, une jeune femme afghane de dix-sept ans, qui n’a plus rien d’une adolescente, prépare un kabuli palaw, un plat traditionnel à base de riz, de carotte et de fruits secs. Ses deux grands frères jouent les assistants, vont chercher de l’eau, nettoient les casseroles, cherchent la passoire et s’amusent de me voir prendre des photos et noter la recette de ce grand classique de Kabul, leur ville. Une heure de tourisme gastronomique, avec des amis.

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En arrivant à Pikpa, ils ne pensaient y passer qu’une nuit ou deux. En réalité, il a fallu une dizaine de jours pour que la famille obtienne ses papiers, c’est à dire l’autorisation de rester trente jours sur le territoire grec. Ils ont tous les trois moins de vingt-cinq ans, parlent un anglais impeccable, sont pleins d’espoir pour l’avenir et pleins d’attention pour leur mère qui est atteinte d’un cancer.

Dès leur arrivée à Pikpa, ils nous ont proposé de l’aide et nous avons passé avec eux des moments extraordinaires. Je profite de leur présence pour un dernier moment partagé, le temps d’un repas « en famille ».

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Je les emmènerai au port, dans la soirée. Ils prendront un bateau pour Athènes et ensuite… Ils voudraient atteindre la Finlande, où ils espèrent que leur mère pourra être suivie par un médecin et recevoir un traitement adapté. Sans passeport et avec très peu d’argent, bien entendu.

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Près de cent personnes se partagent cette cuisine, qui n’a pas d’eau, certes, mais qui a le mérite d’exister. L’unique bouilloire fonctionne presque sans arrêt et les quatre plaques électriques sont utilisées à tour de rôle par les différentes familles. Il y a quelques années encore, Pikpa était un centre de vacances pour enfants. Aujourd’hui désaffecté, il a été reconverti en centre d’accueil provisoire pour des migrants particulièrement « vulnérables ». Les bungalows et les tentes sont occupés par des familles avec des enfants en bas âge, par des femmes enceintes, des personnes atteintes de maladies graves ou en situation de handicap.

Il est géré par un groupe de volontaires, le « Village du Tous Ensemble ». Le noyau dur du « Village » — une toute petite dizaine de personnes —  s’active avec une énergie hallucinante pour essayer d’améliorer les conditions de vie des réfugiés, avec l’aide de bénévoles de passage sur l’île.

Des cartons contenant de la nourriture, des vêtements, des chaussures et des produits d’hygiène arrivent presque quotidiennement à Pikpa, à mi-chemin entre Mytilène et l’aéroport. La réception, le tri, le stockage puis la distribution de toute cette marchandise constitue la plus grande partie du travail des volontaires.

Pikpa est un lieu relativement privilégié. Les occupants qui s’y installent pour quelques jours ou quelques semaines sont suffisamment peu nombreux pour ne pas être anonymes. Les enfants jouent à l’ombre des grands pins, ils viennent régulièrement chaparder un jouet ou deux dans la grande réserve et des petits ateliers de dessin ou de collage sont organisés spontanément, de temps à autre. Chaque nouvel arrivant se voit remettre un carton contenant des produits de première nécessité (savon, shampooing, huile, sucre, sel, riz, légumes, biscuits…), des vêtements et des chaussures, si besoin. Des interprètes sont présents sur place et une infirmière bénévole vient chaque jour passer quelques heures ici.

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S’ils n’avaient pas été accompagnés par leur mère malade, me chers amis Afghans auraient dû patienter à Moria.

Moria est un centre de rétention par lequel doivent passer tous les migrants qui ne sont pas Syriens. Nous ne pouvons pas y entrer, nous ne savons donc pas dans quelles conditions ils y sont accueillis. Nous avons en revanche accès au camp qui s’est installé tout autour et où des milliers de personnes attendent leur tour pour être placées en « rétention » et se faire enregistrer.

Sanitaires-3Les distributions (de nourriture, de chaussures…) y sont particulièrement difficiles. Ces gens ont tellement faim, sont tellement démunis, que le moindre regroupement de quelques personnes autour d’une voiture provoque instantanément l’arrivée d’une foule qui se presse pour avoir « quelque chose ». C’est assez violent.

Les conditions de vie dans ce camp de Moria étant particulièrement alarmantes, des projets plus lourds à mettre en oeuvre occupent en ce moment une partie de l’équipe du Village du Tous Ensemble (et la coopération avec les ONG présentes sur Lesvos est loin d’être simple) :

  • organiser et financer des transports en bus pour éviter aux migrants de marcher, des heures et des heures, jusqu’au port.
  • créer des zones d’ombre.
  • remettre en état de marche le système d’évacuation des toilettes. La fausse est complètement saturée, ça déborde de partout et il stagne sous le soleil une « marmelade » très inquiétante d’un point de vue sanitaire.

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Nous allons très bientôt lancer une campagne de crowdfunding pour réunir de quoi acheter un minibus pour le Village de Tous Ensemble. C’est indispensable car il y a toujours des gens et des marchandises à transporter. Je vous tiendrai au courant.

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Une fois de plus, ce séjour à Mytilène brouille tous mes repères. Je me sens comme une girouette.
Est-ce que je vais réussir à admettre que, oui, je m’habitue à voir des réfugiés marcher des heures sous le soleil?
Que « la faim des Autres » se fait moins violente? Que les enfants dans les camps me donnent moins de sueurs froides qu’il y a trois semaines? Mais que la conscience d’une immense injustice se fait de plus en plus brûlante?
Comment trembler pour une famille d’Afghans, alors que des milliers d’autres sont restés des inconnus, des chiffres, des ombres?
Comment accepter que je me fais un sang d’encre pour quelques proches qui vivent des choses difficiles en France alors que tant d’autres souffrent et meurent sans que je puisse vraiment me sentir concernée?
Comment fait-on pour repartir bientôt, reprendre la vie « normale », en sachant que le travail des copains va continuer ici?
Comment vit-on son quotidien de jeune française une fois qu’on a réalisé, un peu plus concrètement, ce qu’est un camp de réfugiés, ce qui amène des millions de personnes à quitter leurs maisons et leurs pays?

J’imagine qu’il n’y a pas de réponse simple.
J’imagine qu’il faut miser sur l’Amour. Essayer d’être honnête et aimant, avec soi-même et avec les Autres.
Je sais simplement que pour moi, comme pour tous ceux qui tentent un jour ou l’autre « l’aventure humanitaire », il y aura avant et après.

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4 réflexions au sujet de « Le Village du Tous Ensemble, les Proches et les Lointains »

  1. Je suis très touchée par votre page, illustrée avec talent et surtout une noblesse de coeur.
    En complément de votre initiative de crowdfounding, pour le financement du minibus ou autre, avez-vous pensé à solliciter la Fondation Air France à laquelle des projets argumentés peuvent être présentés ? Ceux-ci sont étudiés au cours de l’année et peuvent être subventionnés au cours de l’Assemblée Générale annuelle.
    La Fondation Air France a pour vocation, depuis 23 ans, de soutenir des projets en faveur des enfants et des jeunes malades, handicapés ou en grande difficulté, en France et dans les pays où Air France est présent.
    Merci pour votre action, votre partage, votre implication et votre sensibilité.
    Surtout, gardez votre énergie intacte et tentez d’effacer vos doutes et vos réserves (certes compréhensibles) car vous faites largement votre part et il est malheureusement impossible de panser toutes les plaies du monde à vous toute seule, même admirablement entourée.
    Bien sûr, il y aura un avant/un après, mais vous repartirez lestée d’une richesse infinie, celle dont on ne compte pas les « avoir » mais bien les « être ».
    Bien amicalement,
    eMmA

    Aimé par 2 people

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