L’océan et les gouttes d’eau

Cheminee

Comment aider?

C’est la question que je me suis posée avant de venir ici. Et c’est la question que vous êtes nombreux à me poser, ces derniers jours.

Deux réponses évidentes me viennent immédiatement à l’esprit.

La première solution consiste à participer en envoyant de l’argent ou des cartons de nourriture, de vêtements, de produits d’hygiène, etc. C’est une bonne solution, c’est indispensable.

La seconde solution, celle que j’ai privilégiée parce que je n’ai pas vraiment les moyens de choisir la première, consiste à venir sur place, à mouiller la chemise, à déballer les fameux cartons, à distribuer des chaussures, des biscuits, des câlins. C’est aussi indispensable.

Seulement, voilà…

Je mouille la chemise depuis un peu plus de deux semaines et je me retrouve confrontée à une autre question, inattendue, dont la réponse a des conséquences que je trouve particulièrement violentes. Non plus « comment aider? », mais « pourquoi aider? ».

D’où me vient ce besoin de porter secours? Ce besoin-instinct, qui pousse, de l’intérieur?
La langue grecque possède un mot qui m’apporte, à lui tout seul, un début de réponse : συνάνθρωπος, que j’ai envie de traduire, assez librement, par « co-humain ».

S’il m’est insupportable de voir un co-humain dans une telle situation, c’est sans doute parce qu’il n’est pas si distinct de moi que je veux le croire. Je suis liée à lui, malgré moi.
Ce qui me fait bouger, c’est certainement l’instinct de survie de « cette part de moi qui se reconnait en lui ».

Pourquoi aider? Parce que je suis l’Autre.

Non pas, comme on le dit souvent, parce que « ce qui lui arrive, à lui, pourrait aussi bien m’arriver, à moi ». Mais parce que tout ce qui est en train de lui arriver m’arrive aussi, simultanément.

J’ai du mal à m’y faire : accepter d’être une goutte d’eau dans l’océan, abandonner définitivement l’espoir d’une action qui changerait les choses, à grande échelle, d’un seul coup. Et pourtant, il faut s’y faire.

Prendre du recul, de toute urgence.

Nous recevons ici, tous les jours, des centaines de kilos de vêtements, de denrées alimentaires, de produits d’hygiène.

Les vêtements sont (principalement) de deux types :
Des vêtements très bas de gamme, fabriqués en Chine. Parfois neufs, achetés pour l’occasion.
Des vêtements de grandes marques. Ralph Lauren, Zara, Kenzo et Cie. Fabriqués en Chine.

Les produits d’hygiène, idem. Soit c’est du premier prix, soit c’est Dove, Nivea, Palmolive, Colgate…

Les aliments, eux, sont presque tous de la même sorte :
Industriels, bon marché, non-périssables. Et c’est compréhensible. Et c’est nécessaire.

Alors, effectivement, une situation de crise comme celle que traverse actuellement une fraction de l’humanité, ici, à Lesvos et dans d’autres îles grecques, nécessite de réagir vite et fort. Nous sommes très nombreux à le faire, avec générosité et bienveillance.

Mais il s’impose à moi— et j’y suis aussi peu préparée que la plupart de mes co-humains d’Occident — la nécessité absolue de me poser une seconde fois la question de départ : comment aider?

La réponse est on ne peut plus désagréable. Elle appuie là où ça fait mal, elle touche à la cohérence.

Tu veux aider ton co-humain réfugié Syrien ou Afghan parce que tu as vu récemment des images qui te perturbent? Alors, il faut te rendre à l’évidence. Dès lors que tu es sensible au sort d’un seul de tes co-humains, tu ne peux plus continuer d’ignorer celui de tous les autres.

Dove et L’Oréal tu arrêtes, parce que l’huile de palme, parce que la déforestation, parce que les flacons en plastique partout dans l’océan.

Coca-cola, tu arrêtes, parce que les réserves d’eau potable des populations locales.

Zara, H&M, Nike, tu arrêtes, parce que la culture du coton, si gourmande en eau, parce que les conditions de production, parce que l’impact environnemental du transport de toutes ces marchandises.

Le Made in China, si peu cher, défiant toute concurrence, tu arrêtes, parce que la mort des industries locales, ici, parce que la mort des ouvriers chinois, là-bas.

Les tomates en janvier et les courgettes en avril, tu arrêtes. Les viandes d’élevage industriel, tu arrêtes, parce que c’est une aberration éthique, sanitaire, écologique et économique.

Les blockbusters américains et les jeux vidéos qui font l’apologie de la violence tout en la banalisant, tu arrêtes.

Les journaux, de plus en plus nombreux, qui cèdent à la facilité et ne proposent plus que des titres vendeurs et des articles de moins de dix lignes, tu arrêtes.

Il y a quelques jours le web s’est ému de l’histoire de cet adolescent Syrien de quinze ou seize ans, dont les parents sont morts bombardés, qui a miraculeusement survécu, qui a réussi à fuir son pays, qui a débarqué seul sur les côtes grecques et qui est finalement mort de faim et de soif, ici, chez nous, en Europe.

Alors, comment aider? 

Dans l’urgence : pour ceux qui le peuvent, en donnant un coup de pouce financier aux gens qui travaillent ici, sur le terrain. Je publierai, dans les jours qui viennent, un article à ce sujet.

Mais surtout, avec du recul, en prenant aujourd’hui, et en reprenant chaque jour, si c’est nécessaire, une décision à la fois simple et atrocement coûteuse.

Consommer moins, consommer mieux. 

Être une goutte d’eau dans l’océan et prendre ses responsabilités. 

Chaque acte de consommation a des conséquences concrètes, directes et indirectes, sur les Autres.

C’est violent, mais c’est comme ça. Chaque acte de consommation a des conséquences concrètes, directes et indirectes, sur les Autres. Ici et ailleurs. Aujourd’hui et demain. 

Quand j’écris « tu », évidemment, je pense aussi « je ».

Nous allons souffrir mais nous devons changer. Ou alors, soyons cohérents, et abstenons-nous tout bonnement d’envoyer de l’aide aux réfugiés Syriens.

Chemin

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3 réflexions au sujet de « L’océan et les gouttes d’eau »

  1. …mais chacun son rythme, et le temps qui lui est nécessaire pour intégrer et faire passer certaines prises de conscience dans les actes! En attendant, les actions entreprises dans un élan de « co-humanité », sont bienvenues, à mon avis, même si nous sommes tous pris dans des contradictions et des limitations… Voilà un petit ajout à mon précédent commentaire, qui reste valable pour moi-même mais pas forcément pour tout le monde.

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