La faim des Autres

Nous sommes à quelques kilomètres de Mytilène, dans le camp de Kara Tepe.
Selon les jours et l’importance des arrivages, ce sont entre mille et quatre milles Syriens qui y vivent, dans des conditions déplorables. Ils attendent le coup de tampon qui leur permettra de prendre un bateau pour Athènes.

Colors

Il est midi. Kostas dirige les opérations. Le principe est simple : nous sommes une dizaine, nous avons deux marmites, des pâtes, de l’huile, de la sauce tomate et des oignons. Eux, les Autres, ils sont près de deux mille. Et ils ont faim.
Nous sommes une poignée de nouveaux, dans l’équipe. Nous avons été prévenus que nous allions être épuisés mais nous ne savons pas encore pourquoi.

Moi, j’ai mal à l’oeil, regarde c’est gonflé, je dois passer devant.
Moi, j’ai un bébé dans les bras, il pleure, je dois passer devant.
Moi, je viens d’arriver, je n’ai pas de tente, j’ai faim, j’ai soif, j’ai besoin qu’on me considère, qu’on me prenne en compte.
Moi, je suis professeur d’université, je n’en veux pas, de vos pâtes, je veux qu’on m’explique pourquoi je ne peux pas prendre de taxi, ni dormir à l’hôtel, alors que j’ai largement de quoi payer.
Moi, j’ai trois ou quatre ans, je ne sais pas si j’ai faim, je veux d’abord retrouver mon grand frère, que j’ai perdu dans la foule.
Moi, tant pis, je vais m’assoir là-bas, je n’en peux plus, j’ai au moins soixante-quinze ans.

Moi, je ne parle pas votre langue, pardon. Je fais comme mes collègues. Froncer les sourcil, crier trois mots d’anglais, faire barrage à quelques gaillards qui ont décidé de resquiller.

Le corps prend toute la place. Parce que nous avons tous chaud, parce que nous avons tous soif, parce que debout, parce que soleil de plomb. Parce que la foule, c’est angoissant. Pour tout le monde. Kostas demande du renfort, il a peur que quelqu’un se brûle, ils sont trop près de la marmite. Encore, le corps. Nous y allons, trois femmes, en débardeur, les bras beaucoup trop nus pour eux. Nous nous tenons par la main. Cordon de sécurité infranchissable pour ces hommes-là. Efficace, nous le saurons.

allos_anthropos2

Nous avons besoin d’interprètes, vite. Toi, tu parles anglais? Alors dis-leur de reculer, parce qu’on étouffe. Et dis-leur qu’on est une brave bande de volontaires, qu’on leur veut du bien, mais qu’ils doivent coopérer un minimum et respecter notre travail.

Il est à qui ce bébé? Il est à qui ce bébé?

Kostas nous annonce ce que nous redoutions. Les deux gamelles sont vides. Toi, l’interprète, dis-leur de revenir dans deux heures!

Le plus difficile, je crois que ce sont les réveils. De temps en temps, on croise un regard, un sourire, on échange trois mots, on plaisante. Et on se rend compte que cette foule n’est pas une foule. Les Autres ont chacun un nom, un visage et une histoire. Et ils ont un avenir, tellement incertain.

Kostas est « en tournée » dans les îles. Il passe le mois d’août à Lesvos. Trois fois par semaine, il remplit ses gamelles dans les camps, pour les réfugiés.
Le reste de l’année, il cuisine tous les jours dans les rues d’Athènes, pour deux ou trois cents personnes.

Kostas-2 Assistant-2
Il y a quelques années, victime de la crise, il s’est retrouvé sans emploi. Il a voulu agir contre la faim et contre le gaspillage. Il s’est mis à récupérer les invendus à la fin des marchés. Aujourd’hui, il a une petite réserve dans laquelle il stocke les denrées alimentaires que lui offrent des particuliers. Et il nourrit ceux qui l’aident et ceux qui ont faim et il mange avec eux. Il y tient beaucoup : ce n’est pas de la charité, ce n’est pas de la solidarité. C’est simplement de la dignité, c’est simplement vivre ensemble, parce qu’il n’y a pas d’autre issue.

allos_anthropos6 allos_anthropos7 Barquettes Gamelle

Publicités

14 réflexions au sujet de « La faim des Autres »

    1. Je regrette, je suis obligée de le laisser tel quel, c’est la réalité. J’ai déjà remplacé « sont stockés » par « vivent » et je ne suis pas sûre d’avoir bien fait.
      Merci pour votre lecture attentive!

      J'aime

  1. Claraki; merci pour ce beau travail d’information, merci de faire ce que tu fais là-bas: une action juste au moment juste. Je ne sais ce qui me bouleverse le plus; ce que vivent ces gens de si rude, éprouvant, les voir dans ces conditions de vie si précaire, ou l’amour, cette énergie qui sauve du pire, la seule véritable raison d’être de la vie, sans doute, et que des êtres de bonne volonté rayonnent par leur action, leur générosité, leur courage.

    J'aime

  2. Pour aider Kostas , peut-être, si ce n’est déjà fait, mettre les migrants en bonne santé à contribution, pour aider et aussi les aider à garder une self-estime, non ?évidemment après qu’ils se soient reposés, car il n’y a AUCUNE raison que Kostas et tous les volontaires soient épuisés ! Aide et assistance, bien sûr mais jusqu’à un certain point ! Dommage que je sois si loin, je dirais la même chose de vive voix ! Bon courage à tous ! Martine

    J'aime

    1. Bonjour Martine,
      Oui, bien sûr, c’est déjà le cas, c’est fondamental! Simplement, même quand on est intimement convaincu de la valeur de la communication par les gestes et les regards, la barrière de la langue reste une difficulté extrêmement difficile à surmonter. Mais Kostas et tous les volontaires ici sont bien conscients qu’il est indispensable d’impliquer les réfugiés dans ces actions. Et ils sont nombreux, à chaque fois, à proposer spontanément leur aide.

      J'aime

  3. Je viens de chez eMmA ;
    Un billet émouvant qui traduit bien cette réalité inquiétante d’aide aux plus démunis .
    Oui, ne pas perdre sa dignité , c’est important .
    Merci pour ce témoignage.

    J'aime

  4. Bonjour, je voudrais venir aider, 5 jours en octobre , je suis infirmière . Mais je ne sais pas dans quel hôtel je peux aller, le plus proche d’un camp, pouvez vous me donner des infos pratiques s’il vous plaît

    J'aime

    1. Bonjour, je viens de créer un site avec de nombreuses informations à destination des personnes qui souhaitent nous aider, voici l’adresse : http://www.lesvosvolunteers.com
      En ce qui concerne les hôtels, nous travaillons à en établir une liste mais nous manquons cruellement de temps!
      Le camp de Pikpa est tout proche de l’hotel Lasia, dont je ne sais rien mais ça peut vos donner une idée de la localisation.
      Merci, beaucoup en tout cas!

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s